jeudi 15 janvier 2015

Après Charlie....

Rajouter encore quelques mots au tsunami verbal qui me donne le vertige ? Oui, s'il est l'heure de s'exprimer, de se dire, c'est bien aujourd'hui, malgré ma répugnance et ma pudeur à me livrer.
Que laisserais-je de mon passage sur terre, sinon des questions qui témoignent ?

Je tombe via Facebook et la blogosphère sur des articles sur l'identité, la religion. Je les lis, me souviens qu'autrefois, dans mon adolescence, je cherchais à comprendre, comprendre qui est l'autre, tant ma terreur de l'enfermement intellectuel était forte. Elle l'est toujours d'ailleurs, et peut suffire à me définir. Mon identité n'est pas celle d'une couleur de peau (du "bon côté" d'ailleurs), ni de mes racines familiales, d'origine provençale et italienne, méditerranéenne en fait, et que mon imaginaire prolonge dans le passé très lointain en me réjouissant des innombrables métissages des peuples qui se sont entremêlés jusqu'à moi. Mon identité n'est pas celle d'une terre, pas celle d'un pays, car Marseille est au bord d'une mer d'où partent et arrivent tous les rêves. Mon identité n'est pas dans l'histoire, pas dans le passé mais dans ce(eux) que je rencontre, dans ce qui me nourris au présent, dans ce que je découvre, dans ce que je cherche à comprendre, et dans ce que je crée. Mon identité est ce qui me transforme.

Ce que j'ai ressenti au choc de ces événements est une immense tristesse englobant toutes les victimes. Et je dis bien toutes. Car il faut bien un désespoir immense et des douleurs étouffées et indicibles pour se jeter dans la mort et la donner. Il faut abdiquer de soi, de ses richesses d'humain, se piétiner, se déconstruire, ne plus savoir, en anéantissant, ne plus savoir qu'on a le droit de vivre et de s'épanouir. Nier l'humain en soi. Devenir machine en pied de nez sanglant face au reste du monde. Triste échec d'une jeune vie qui attrape au vol la perche quelconque qu'on lui tend pour tenter d'exister. Il faut être bien fermé et enfermé. Déjà emprisonné avant d'avoir pu grandir. Circonscrit dans un espace-temps qui le nie.  N'avoir pas pu construire son individualité. N'avoir pas pu éclore son humanité.

Elle est là la Terreur, davantage que dans les actes d'attentats. Terreur d'avoir laissé ces jeunes sans mots pour penser, sans langage, sans espace où ces mots puissent être entendus, et non réprimés. Terreur de voir une société violente, incertaine et écrasante, brandir ses principes en bouchant ses oreilles.
Je n'ai pas de religion, juste une orientation proche du bouddhisme, sans en adopter les rites. Les rites, les liturgies me sont une entrave à la spiritualité, pour moi qui n'ait de cesse de rechercher la liberté. Mais j'écoute, et entends ce besoin d'être "relié" ("religare") à l'incommensurable, à l'ailleurs infini , et indéfini, en lui donnant forme préhensible, atteignable. Oui j'entends ce besoin de l'âme  de se construire un système médiateur entre la terre et le ciel. Qui pour moi ne devrait servir qu'à le dépasser vers l'ouverture et la liberté. Un outil, seulement un outil, pour la liberté des hommes.

"Religare", relier. Avons-nous oublié que les hommes le sont ? qu'il n'est qu'un sol sur la terre, la Terre elle-même. Peut-on sérieusement aujourd'hui, à l'ère de l'information, être aveugle et sourd aux drames des autres sociétés, des autres peuples avec qui nous sommes engagés, et qui engagent directement notre responsabilité ? Je réponds là brièvement  à ce que je lis des patriotismes et nationalismes divers, des groupes, des partis, et à l’hypocrisie de ces systèmes fermés. Fermés, voilà, encore fermés. Encore enfermés. Pourquoi ? Quelle perte à s'ouvrir ? Alors que nous sommes déjà composés de tant d'ensembles et sous-ensembles qui se recoupent à l'infini. Refus de grandir ? De quitter la matrice, qui pourtant fissure sa protection dans sa perméabilité ?

Mais j'entends aussi la confusion des blessures. Celles des identités de groupes rabaissées, celles de l'incompréhension des atteintes au sacré. J'entends le non dépassement d'un symbole, la difficulté d'abstraction, l'ancrage à la magie des images, la pétrification des signes brandis en réponse au mutisme subi. Et le système perverti qui aliène d'autres possibilités d'expression. Qu'offre aujourd'hui notre société dont l'éducation est axée sur le formatage de "produits économiques",  nouvelle chair à canon d'un choix d' Economie douteux et inopérable ?. Jusqu'aux toutes récentes prescriptions "d’inculcation" des valeurs républicaines de laïcité. Rappels au règlement ! Comme des oies que l'on continue de gaver et qui sont depuis longtemps si saturées, si désabusées devant tant de contradictions, qu'on ne peut en attendre qu'un rejet accru si ne se produit pas mouvement de pensée, échanges, expression, si les espaces exigus d'existence n'éclatent pas enfin pour que les pieds se posent sur un large espace ouvert où l'individu peut épanouir son individualité.
Je sais bien que c'est ce que les enseignants tentent de faire. Mais ils me semblent dupés, coincés par d'incertaines promesses d'existence sociale, si peu convaincantes de nos jours. Apprendre la langue, apprendre le langage, apprendre le français, quel sens cela a-t-il si l'on n' entrevoit pas le sol d'accueil de cette langue ? Je dis "sol" comme un lieu d'enracinement, ou comme un lieu où l'on pose un peu ses bagages,  où le corps et l'esprit peuvent s'étendre dans un espace respirable. Je pense aux phrases du roman d'Alexis Jenni dans "L'art français de la guerre", qu' étrangement j'étais en train de relire avant ces derniers événements. Le roman se situe lors de la colonisation française de la fin de la 2ème guerre mondiale jusqu'à la guerre l'Algérie. : "le français est la langue internationale de l’interrogatoire". Et aussi : «On n’apprend pas impunément la liberté, l’égalité et la fraternité à des gens à qui on les refuse».

Ne croyez-pas que le mode compassionnel de mon billet m'occulte la complexité de la situation, le contexte mondial, international, ses interactions contradictoires, entre le politique, l'économique ...et le discours. Mais quoi-qu'il en soit, on est toujours dans le contradictoire et la non-cohérence. De quoi déstabiliser en somme. Cette crise si profonde n'est pas prête de cesser.

Quant à la France, il n'y a que ce bel élan de solidarité populaire du 11 janvier qui puisse laisser entrevoir une lueur, avec ceux qui ont exprimé paix, compréhension de l'autre, chaîne d'amitié. Ceux qui pensent "manipulation" fixent la partie vide du verre. S'est inscrit désormais en plein jour comme une trace indélébile remontant des tréfonds d'une population la volonté de refuser la haine, l'injustice, le racisme.  Et n'en déplaise aux réponses pragmatiques d'urgence de nos politiques, il est bien connu que l'on ne construit rien en se figeant  uniquement sur la répression, ou en se figeant dans des directives éducatives risquant d'éjecter dix bonds en arrière ceux qui sont  déjà exclus et isolés. 
Il est, depuis quelques années, un corps de métier complètement oublié, comme si ceux-là devaient être également engloutis avec ceux qu'on refuse. Il s'agit des Animateurs issus des courants de l'Education Populaire. A une époque on y a cru suffisamment pour la paix sociale qu'on a cru bon d'en créer une catégorie de fonctionnaires territoriaux. Leur rôle est très mal compris. Ils sont souvent utilisés par le pouvoir politique des élus locaux à la Jeunesse pour leur propre promotion ou comme attestation d'un engagement socio-éducatif. Perçus d'abord comme des "amuseurs" pas très sérieux pour enfants, "pratiques" pour combler les temps morts de la vie des enfants, remplir des cases vacantes. On leur accorde ensuite un rôle éducatif, par la transmission des valeurs d'épanouissement, de respect, d'égalité, d'apprentissage des règles la vie collective, cependant que dans la hiérarchie des instances éducatives ils occupent une toute dernière place, un accessoire décoratif, facilement escamotable, trimballés de projets en projets avortés et non évalués. Pourtant, l'animateur est le chaînon manquant. Celui qui relie. Qui relie les espaces sociaux et familiaux de l'enfant et des jeunes, qui relie les langages et les reformule, qui réconcilie avec les règles collectives parce-qu'elles s'exercent à travers le bien-être du jeu de groupe, le vécu psychologique et corporel, l'empreinte des contraintes épanouissantes, et peut-être la seule première expérience d'un "vivre ensemble" qui rend force et confiance. Le seul espace-temps dans notre société dédié aux jeunes pour révéler leurs ressources, celles ignorées par l'école et la famille. L'animateur est celui qui relie, réconcilie, révèle. Celui qui croit en l'autre et en ses capacités. Le chaînon précieux à qui reviendrait une fonction essentielle dans note société aujourd'hui. Certes je passe ici sous silence leurs difficultés accrues ces temps-ci, mais c'est pour mieux éclairer leur spécificité et surligner leur nécessité.


Ecrire ce billet, c'était exprimer tristesse et espoir. Espoir en l'Education, au sens large du terme et surtout au sens d'"Animation", « donner vie à », « donner l’âme », « donner de la force », « encourager », et donc continuer de croire en la valeur de tout homme, et lui tendre la main pour qu'il se tienne debout.